De plus en plus prisée des touristes français, l'Afrique du Sud puise une partie de ses racines dans une histoire française inconnue des manuels de nos écoles. Si la langue y a été perdue, la France a marqué l'Afrique du Sud dès ses origines et encore aujourd'hui. Embarquement pour un voyage dans une saga gauloise parfois grise parfois rose, à se réapproprier.

 

Les Portugais furent les premiers à découvrir en 1488 le cap de Bonne-Espérance. Mais il faudrait près de deux siècles, en 1652, pour qu'une base européenne soit installée à terre, et cette fois par les Hollandais. La Compagnie hollandaise des Indes Orientales y voit l'intérêt d'un comptoir pour fournir des produits frais aux équipages décimés par le scorbut par le long voyage vers l'Asie. Le Jardin de la Compagnie, toujours visitable au Cap, fournit légumes et fruits aux bateaux en escale, dont du raisin de table. Le gouverneur Simon Van der Stael imagine le développement de vignobles quand il apprend la révocation par Louis XIV de l'Edit de Nantes qui donnait aux protestants les mêmes droits que les catholiques. Il obtient des autorités hollandaises de proposer aux protestants français, les Huguenots, pour beaucoup originaires de régions viticoles, de rejoindre l'Afrique du Sud pour démarrer une nouvelle vie après leur départ obligé de France. Sur le principe du coup d'aile de papillon dans un coin de la planète qui entraîne de fortes conséquences à l'autre bout, l'exil des Huguenots, la bourgeoisie cultivée et riche de l'époque, amènera un déclin de la France, jusqu'à induire la Révolution de 1789, et lancera la prospérité de l'Afrique du Sud.

Le coin des Français

Pour les Huguenots français, le voyage de trois mois et demi par mer est offert avec à l'arrivée un pécule, 15 à 30 hectares de terres à défricher, des outils fournis, à condition de rester au moins 5 ans. Ils seront 178 premières familles entre 1688 et 1691 à réaliser le périple vers le nord-est du Cap où ces terres fertiles leur ont été réservées. La ville créée prend le nom de Franschhoek, le « coin des Français » en néerlandais. Face à une population hollandaise d'ouvriers et employés, les notables français deviennent une élite qui marquera l'histoire du pays jusqu'à aujourd'hui. Malgré la volonté vite dévoilée des Hollandais d'effacer l'origine de ces nouveaux habitants. Les pasteurs arrivés avec leurs ouailles se voient interdire de prêcher dans la langue de Molière, puis l'enseignement du français est proscrit et les noms de familles hollandisés de force pour nombre des nouveaux venus. Dans l'actuel Musée des Huguenots de Franschhoek, cette mémoire est réhabilitée. On y apprend ainsi ce que des patronymes devinrent : la famille Pinard rebaptisée Pienaar, les Leclerc devenus De Klerk, les Villon renommés Vijoen... Avec ses 15000 habitants, la ville résonne encore malgré tout de noms français : autour de l'axe central, Huguenote Avenue, des boutiques, arborant parfois le drapeau tricolore, ont pour enseigne « Belle chose », « la rose », « café des arts », et sur les panneaux des hameaux on lit « la motte », l'abri », « le bri », « Rochelle », « Chamonix », « l'ormarin »... Au musée encore, trônent maquettes des bateaux apportant les Français et un hommage tout particulier à un héros local Robert de Kersauson de Pennendreff (arrière-grand oncle du navigateur Olivier de Kersauson). Né à Brest en 1877, il mena au Cap la dernière attaque contre les Anglais lors de la Seconde Guerre des Boers en 1902 avant de rentrer en France et s'illustrer dans la guerre 14-18. A l'issue du conflit 39-45, il prendra la nationalité sud-africaine et viendra y cultiver fruits et légumes jusqu'à sa mort en 1971 à Franschhoek. Si les Huguenots firent fortune dans le vin, plus aucun vignoble n'appartient à des descendants mais les cépages hexagonaux sont restés à l'ombre du grand mémorial érigé à la sortie de la ville.

Des Boers à l'apartheid

La seconde guerre des Boers (fermiers en néerlandais), d'octobre 1899 à mai 1902, fut l'occasion de fils des immigrants français de se faire remarquer. Parmi les leaders, on note les Villebois-Mareuil, Joubert, Duquesne, Théron... qui par clin d'œil du hasard se heurtèrent au commandant anglais, un certain John French, futur patron du premier bataillon britannique de la guerre 14 en France. Au même moment, Daniel François Malan se prépare à s'illustrer dans une des pages les plus dramatiques de l'Afrique du Sud. Après une longue carrière politique, c'est lui qui, à 74 ans, en 1948, codifie et instaure l'apartheid, la séparation raciale entre blancs et « colored ». En France, personne ne réclamera l'ascendance française du premier ministre afrikaner et l'Hexagone, dans les années 70, sera un des fers de lance dans le boycott des relations avec l'Afrique du Sud et, entre autres, des oranges Outspan, érigées en symbole du racisme. Perfidie de l'histoire, c'est un autre des descendants des huguenots du Cap, Frédérik De Klerk, qui en 1990 annonce la fin de l'apartheid et la libération de Nelson Mandela, après 27 ans de prison, dont il sera le vice-président jusqu'en 1996. Avec en commun le Prix Nobel de la paix en 1993.

La Vénus Hottentote

En 1994, à la demande du peuple Khoïkhoï, Nelson Mandela a réitéré à la France une vieille exigence : le retour de la dépouille de la Vénus Hottentote. Saartjie Baartman, née en 1789 près du Cap et morte à Paris en 1815, fut un phénomène de foire dont se servirent des scientifiques et politiques pour élaborer la théorie des « races inférieures » que reprendra plus tard Adolf Hitler. Elle fut exhibée en Angleterre et en Hollande avant d'arriver en France pour montrer au public un fessier proéminent, courant chez les femmes de son peuple. Pour un peu d'argent, on pouvait la voir et pour un peu plus, toucher son postérieur au grand bénéfice de son « montreur » tandis qu'elle était hébergée dans un taudis où elle contractera une pneumonie mortelle. L'anatomiste Georges Cuvier récupère son cadavre, en fait un moulage complet de plâtre, place dans du formol son cerveau, son anus et ses parties génitales. Avant d'extraire de ses chairs, chacun de ses os, un par un, pour reconstituer son squelette. Le moule et son squelette seront exposés au Musée de l'Homme de Paris de 1937 à 1974 avant d'être remisés aux réserves. Et ressortis pour une expo autour de Gauguin au Musée d'Orsay en 1994, année où Mandela exprime donc la réprobation de son pays. Il faudra le vote d'une loi spéciale de restitution en 2002 pour que la France rende la dépouille à l'Afrique du Sud. Le 9 août, journée de la femme dans le pays, elle est placée sur un lit d'herbes sèches et incinérée lors d'une grande cérémonie auprès de son peuple, clôturant ainsi un épisode peu glorieux de la science française.

Vive le sport !

Souder son pays organisateur de la Coupe du Monde autour de l'équipe nationale de rugby est un des objectifs de Nelson Mandela. Il n'y a qu'un joueur de couleur dans le XV, chasse gardée jusqu'alors des blancs. Le président choisit de s'appuyer sur la manager de l'équipe, Morné du Plessis, et sur le capitaine des Springboks, François Pineaar, ex Pinard, tous deux purs descendants des Huguenots français. C'est avec le maillot vert et or flanqué du numéro 6 de Pineaar (incarné par Matt Damon dans le film « Invictus » de Clint Eastwood) que Nelson Mandela fait une entrée surprise dans le stade lors de la finale victorieuse contre les All Blacks australiens. Leur second titre de champion du monde, les Springboks le décrocheront en 2007... à Paris. A l'inverse, les footballeurs français connaîtront la honte de leur histoire en Afrique du Sud lors de la Coupe du Monde 2010. Après de piètres prestations, devant les caméras, ils refusent de descendre de leur bus pour un entraînement à Knysna, à l'est du Cap, et lors du dernier match perdu 2-1, le sélectionneur Raymond Domenech rejette la main tendue de l'entraîneur des vainqueurs... l'Afrique du Sud.

 

« Il faut que les Français sachent qu'ils sont très appréciés en Afrique du Sud. Historiquement d'abord car ils ont joué un rôle prépondérant dans l'histoire du pays. Et sentimentalement : les Sud-Africains disent que les Français qui parlent mal anglais parlent alors avec le cœur quand ils viennent ! » Ces mots de Gabriel Taher de l'Office du Tourisme d'Afrique du Sud à Paris résument des siècles de partage entre les deux nations. Sans parfois l'avoir vraiment voulu. Raison de plus pour en apprécier les multiples aspects. Ah, une dernière chose : si vous passez par le Cap, allez donc dire un petit bonjour à madame le maire. Dans cet Hôtel de Ville célèbre depuis que Mandela y a prononcé sur le perron ses premiers mots d'homme libre, la patronne, élue avec plus de 60% des voix depuis 2011, s'appèle Patricia de Lille. Africain, non ?

 

Franschhoek : mémorial

Franschhoek : musée

 

 

Franschhoek : musée

Franschhoek : vignoble

 

 

 

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