Rejoindre Irkoutsk, à 5000 km à l'est de Moscou, c'est réaliser au moins trois rêves : monter à bord du mythique Transsibérien, goûter à l'énigmatique Sibérie, et entrer dans la peau d'un héros de Jules Verne.

La ville vit sous un manteau blanc 160 jours par an, de la mi-octobre à début avril, avec du -25°, avant d'exploser de couleurs aux premiers soleils.

« En Sibérie ? Tu as dû avoir drôlement froid ! » L'idée reçue est juste mais la Sibérie orientale possède aussi la plus grande amplitude de température de la planète et en ce début juillet, c'est en t-shirt et mini jupe que l'on pose, par +25°, devant l'emblème d'Irkoutsk, un tigre tenant dans sa gueule une zibeline, figures de la puissance et de la richesse de ce territoire. Au cœur d'une immense taïga, Irkoutsk a tout d'une oasis posée là pour le réconfort du voyageur. Et des voyageurs, la ville en a vu arriver sans cesse et en nombre depuis sa création au XVIIème siècle. A l'image de la ruée vers le far west aux  jeunes Etats-Unis, le far east sibérien fascina par son inconnu, sa faune fournie en animaux à fourrure, son ivoire de mammouth, ses espoirs de travail dans de variés gisements de minerais et surtout de richesse quand de l'or surgit sous les coups de pioches. Les tsars, eux, prirent l'habitude d'y envoyer en exil tous ceux qui n'étaient plus en cour, artistes trop critiques, aristocrates trop ambitieux, bourgeois trop enrichis, militaires trop regardants... Mais on accourut aussi depuis l'extrême orient. Les marchands chinois en font l'escale de leur long périple amenant la soie et le thé, entre autres, vers le centre de l'Europe. Ce melting-pot d'espoirs et d'ambitions est explosif : les tavernes, les prostituées, les voleurs et la grande violence d'alors à Irkoutsk ne font qu'ajouter aux mystères de la Sibérie. Pourtant, c'est la volonté de créer là un noyau culturel et philosophique des nombreux intellectuels « déplacés » par le tsar qui prendra le dessus. Ils en ont les moyens financiers et l'arrivée du train en 1895 va ouvrir définitivement la cité enfin apaisée. Elle s'habille de demeures confortables et de maisons à l'architecture de bois qui en fait encore aujourd'hui une partie du charme. A l'aube du XXème siècle, Irkoutsk se retrouve surnommée le « Paris de Sibérie ».

De Michel à Vladimir

Ecrivain du voyage par excellence, Jules Verne n'a pratiquement jamais bougé de chez lui. A Paris au début des années 1870, il rencontre le romancier russe Ivan Tourgueniev et l'interroge en détail sur son pays.

« Michel Strogoff » naît de ces échanges, en feuilleton tout d'abord dans une revue, puis en livre en 1876. L'histoire ? Le tsar Alexandre II demande à son meilleur courrier à cheval, Michel Strogoff, de porter un pli urgent à son frère qui se trouve à Irkoutsk. Il lui faudrait moins de trois semaines pour accomplir sa mission mais Michel Strogoff y mettra trois mois suite à de multiples péripéties qui font le charme et la palpitation du roman épique. En quelques secondes par son téléphone portable, Vladimir Poutine règle aujourd'hui ce genre de communication mais où est alors passé le panache ?

Dans les rues d'Irkoutsk, voilà où il s'est niché ! Malgré son expansion et ses 620 000 habitants, la ville vibre toujours autour de son centre historique resserré aisé à arpenter à pied. Meilleur guide : l'Angara, large fleuve et seul cours d'eau à s'échapper du mythique lac Baïkal, 65 km en amont. Les rives sont aménagées en une élégante promenade urbaine d'où rien ne pourra échapper au regard. La cathédrale de l'Epiphanie bien sûr, l'Arc de triomphe, les pêcheurs et bateaux. Avant d'emprunter la large passerelle par dessus l'avenue pour le Mémorial de la victoire qui célèbre avec force bustes et statues les morts pour la patrie autour d'une flamme éternelle que veille des lycéens volontaires. On quitte un peu les quais pour rencontrer les « Décembristes », des militaires et nobles, exilés ici pour leur tentative de démocratiser le régime de Nicolas 1er en (décembre!) 1825. Les maisons de bois des familles Volkonski et Troubetskoï, au grand raffinement intérieur, sont devenues des musées étonnants. Férus de culture, ces proscris raffolaient de soirées dansantes. Aujourd'hui, ce sont les retraités de l'ex URSS qui ne manqueraient sous aucun prétexte le rendez-vous du dimanche après-midi au pied de la statue d'Alexandre III. On revêt ses plus beaux atours pour valser, rocker, follement, au son d'un orchestre de jeunes bien sages devant leurs partitions. Qui n'a pas assisté à un tel moment convivial et singulier, un rien anachronique, ne peut prétendre avoir compris l'âme russe orientale. Irkoutsk est bien tigre et zibeline.

Le tigre tenant une zibeline, symbole d'Irkoutsk

Pêcheurs sur l'esplanade de l'Angara

L'Arc de triomphe des quais

La maison de l'Europe, typique de l'architecture en bois d'Irkoutsk

Un dimanche sur la place Alexandre III avec orchestre sage et danseurs survoltés

Un dimanche sur la place Alexandre III avec orchestre sage et danseurs survoltés

 

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