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24 heures à bord du Transsibérien en hiver

Luc Le Saos
  • Nous sommes le 27-04-2015
  • Paru le 24-04-2015

  • Rédigé par Luc Le Saos
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Nous en rêvions. Après une visite inoubliable de Moscou, nous avons enfin rejoint les lignes transsibériennes à Krasnoïarsk en plein mois de janvier, pour embarquer à bord du plus mythique des trains. Une expérience humaine exceptionnelle, dans une nature à la fois hostile et impressionnante, dans un pays, la Russie, où les distances donnent le tournis.

Il est 13 heures ce dimanche 17 janvier. Nous retrouvons sur le parvis de la gare de Krasnoïarsk nos compagnons de voyages  partis visiter le parc national des Stolby et ses étonnantes formations rocheuses qui lui ont valu d’être classé par l’Unesco sur la liste du patrimoine mondial. Les Stolby sont la principale attraction touristique de Krasnoïarsk, ville dont nous ne garderons qu’un souvenir mitigé, faute de temps suffisant pour vraiment la découvrir. Il est vrai que nous ne sommes arrivés que ce matin, en provenance de Moscou à bord d‘un vol de nuit d’Aeroflot. La nuit a été courte, et en plus agitée par un voisin turbulent, un enfant de 2 ans dont le sommeil était quelque  peu perturbé par ce voyage de nuit.

Après le petit-déjeuner servi à l’hôtel Oktiabrskaya dont le nom nous replonge un moment à l’époque Soviétique, nous avons préféré aller visiter le marché central de Krasnoïarsk, histoire de côtoyer la population et de découvrir avec curiosité les étals colorés et parfumés qui s’offrent au chaland sibérien. Les temps ont bien changé d’ailleurs depuis l’ère soviétique dont on nous a dit qu’elle avait une économie de pénurie. Ce matin, à Krasnoïarsk, à plus de 4000 km de Moscou, nous découvrons une profusion de légumes frais et de fruits exotiques importés des ex-républiques de l’URSS. La population de marchands y est cosmopolite, beaucoup plus qu’à Moscou. On est reçu à chaque étal par un chaleureux sourire ouzbek ou moldave. Les clients étrangers sont rares au marché central de Krasnoïarsk. Qui plus est au cœur de l’hiver. Notre présence intrigue et semble  provoquer autant de sympathie que de compassion. « Il faut être russe pour survivre à l’hiver sibérien » auront sans doute pensé certains.

L’horloge de la gare de Krasnoïarsk ne semble pas à l’heure. Il est 13 heures et elle indique quatre heures de moins. Etonné, je suis mes compagnons de voyage à la recherche de notre train. Visiblement on ne badine pas avec la sécurité dans la  « Russie de Poutine ». Nos valises sont contrôlées au scanner par des policiers zélés qui nous demandent de présenter notre billet. L’un d’entre eux m’ordonne de la main d’ouvrir ma valise. Il paraît intrigué. J’ai trois bouteilles de vin ramenées de France, à partager avec mes compagnons de voyage. Rien de bien méchant. Par un regard complaisant il me laisse repartir sans pour autant m’indiquer le quai où je dois accéder au train. Les couloirs de la gare sont glissants en cette période de grands froids. Il fait peut-être moins quinze degrés ce samedi 18 janvier. Pas le temps pour autant de prendre beaucoup de précautions. Le train est prévu partir à 13h17 et il n’attendra pas. Numéro six me crie Jean. Les escaliers enneigés qui mènent au fameux quai n’ont jamais paru aussi hauts. Ici, pas d’escalator ! La vie est rude en Sibérie !

Il est bien là. Le mythique Transsibérien est arrivé en gare de Krasnoïarsk, après avoir parcouru 4110 kilomètres. Une broutille à l’échelle russe. Le voyageur embarqué à Moscou ayant pour destination finale Vladivostok, sur la Pacifique, n’a pas encore fait la moitié du voyage ! 5000 kilomètres l’attendent encore, soit plus que la distance de New York à Los Angeles ! Le Transsibérien n’est pas surnommé le train de tous les records par hasard. Le train numéro six, le Moscou-Vladivostok ne circule qu’un jour sur deux. Il est reconnaissable à ses couleurs, trois bandes horizontales blanche, bleu et rouge. Les couleurs du drapeau russe. Le train a été aussi renommé « Rossia » après la chute de l’URSS, histoire sans doute d’affirmer un patriotisme en berne à l’époque.

Tiens, notre train est vert. Renseignement pris, nous allons embarquer à bord du Moscou-Tchita. Tchita, ce n’est pas Vladivostok. Mais c’est quand même très loin de Moscou, dans l’extrême orient russe, à 6200 kilomètres du Kremlin. 6200 kilomètres c’est aussi la distance de Paris à… Bamako au Mali ! Vous iriez à Bamako en train vous ? En nous installant pour 24 heures dans ce train, de Krasnoïarsk à Irkoutsk, nous avons le sentiment de vivre un moment à part, une expérience unique que beaucoup  de nos compatriotes ont rêvé. Nous embarquons à bord d’un Transsibérien, un train mythique, longtemps inaccessible aux occidentaux, de l’autre côté du rideau de fer. Nous allons avoir la chance de pouvoir tracer un long trait sur la carte, parcourir les grands espaces enneigés de la lointaine Sibérie, bien au chaud, tout en côtoyant la population russe, rude, mais si francophile et enclin à trinquer amicalement.

Nous prenons place dans notre compartiment. Nous sommes dans une voiture de seconde classe mais le confort est correct. Deux couchettes basses ont été préparées, avec draps et oreiller. Les valises placées dans le coffre sous la couchette, nous avons suffisamment de place pour recevoir ! Et comme nous avons le temps, un espace convivial est très apprécié. Nous avons même une table qui va nous permettre de jouer aux cartes !

Nous venons à peine de quitter la gare de Krasnoïarsk et déjà le parcours attire notre attention. Le transsibérien franchit le fleuve Ienisseï, l’un des plus longs au monde avec ses 4093 km ! Et demain, à notre arrivée à Irkoutsk, nous longerons l’Angara. Ce voyage en train nous plonge dans de vieux souvenirs d’école. La Volga, la Léna, l’Ob, l’Amour… Autant de noms évocateurs de la démesure de la géographie russe. Fleuves qu’aucun d’entre nous n’aurait jamais imaginé franchir un jour !

A la fois fatigués par notre courte nuit et excités par le moment exceptionnel que nous vivons, nous partons avec curiosité à la découverte de ce train mythique. Nous passons de voiture en voiture par des passerelles couvertes qui permettent d’entrevoir la voie ferrée et nous rappellent un instant les températures glaciales de l’hiver sibérien. Chaque voiture est un monde. Dans chaque wagon, nous croisons des regards curieux, ceux de voyageurs installés pour certains depuis plusieurs jours dans leur compartiment. Parfois depuis Moscou. Nous intriguons. Nous sommes les nouveaux arrivants, les nouveaux voisins, ceux qui vont être les compagnons de rail, les visages qui vont devenir habituels le temps d’un voyage.

Si le train était une ville, chaque wagon serait un quartier. Il y aurait les quartiers chics, la première classe, et les quartiers populaires, la seconde. Et le centre-ville, ce serait le restaurant. Là encore, un monde à part nous attend. Une agréable odeur de bortsch – le plat national d’origine ukrainienne, une soupe de légumes dont l’ingrédient de base est la betterave rouge – nous accueille en entrant dans la voiture, à la fois bar, restaurant, épicerie et salon de télévision où passent en boucle des séries américaines. Décoré dans le style « soviéto-rétro », avec des tentures aux fenêtres et napperons sur les tables, le restaurant peut accueillir 16 convives en même temps. Le nombre de places est limité, une partie de la voiture étant occupée par la cuisine. Ici, pas de plats préparés. Tout est cuisiné à bord !

Plusieurs passagers sont attablés. J’aperçois dans une assiette une appétissante solianka, l’autre soupe que l’on prépare partout en Russie. Nous réservons une table pour 20 heures. « Pas de problème, vous venez quand vous voulez, on est toujours ouvert » nous répond une serveuse, dans un anglais approximatif. On arrive quand même à se comprendre ! Avec en plus un sourire sympathique. Il est vrai que les touristes étrangers ne sont pas nombreux en cette saison et qui plus est des Français ! Les russes sont un des peuples les plus francophiles au monde. Ils adorent les sonorités de la langue française. Dès que nous parlons entre nous, nous voyons leurs yeux pétiller. L’accueil en devient tout de suite plus chaleureux et nous le ressentons beaucoup. Et dire que demain nous serons à Irkoutsk, le « petit Paris » de la Sibérie.

Voilà quatre heures que nous avons quitté Krasnoïarsk. Le train s’arrête dans une gare qui semble importante. Vingt minutes d’arrêt nous indique des deux mains l’hôtesse en service dans notre voiture. Largement le temps de descendre et de faire quelques pas. Les quais ne sont pas déneigés. L’animation qui y règne semble indiquer que le train était attendu. Plusieurs passagers descendent ici avec valises et cartons remplis de produits achetés sans doute à Moscou. Le Transsibérien est, pour beaucoup de villes moyennes, non dotées d’aéroport et de lignes aériennes directes vers Moscou, le lien le plus simple avec la capitale russe.

Une nouvelle  fois, l’horloge de la gare n’est pas à l’heure.  Elle retarde même de six heures ! Etrange. En fait, ce n’est au retour en France que j’ai appris que les chemins de fer en Russie sont partout réglés sur l’heure de Moscou. Mesure pragmatique dans un pays traversé par neuf fuseaux horaires.

Le train traverse une région de taïga. Les lumières des voitures nous permettent d’apercevoir l’alignement continu de bouleaux, couverts de neige. De temps en temps, une clairière ouvre l’horizon au fond duquel on devine une isba, maison de bois, parfois coquète parfois vétuste, typique des campagnes russes. La vie est rude en Sibérie et l’isolement de la population rurale nous paraît irréel, difficile à concevoir. Comment peut-on vivre ici se sera demandé plus d’un voyageur ? Les Sibériens se sont pourtant adapté à ce climat et à ces distances, eux qui peuplent les grandes étendues inhospitalières de l’Orient russe depuis plus d’un siècle. C’est le Transsibérien qui a d’ailleurs permis le peuplement de ces régions. Voulu par les tsars à la fin du XIXe siècle, sa construction a commencé en 1891 avec pour but de développer l’économie de la Sibérie et surtout d’appuyer l’influence commerciale, politique et militaire russe en Chine.  Des villes, dont Novossibirsk fondée en 1893 et qui est aujourd’hui avec son million et demi d’habitants la 3e cité russe, sont alors sorties de terre, le long de son parcours. En 1906, un décret du tsar autorisa les paysans à s’installer en Russie d’Asie, tout en leur fournissant des terres gratuites ou à un prix peu élevé. L’État russe consentait des prêts aux colons pour l’établissement de leur exploitation. Les efforts du gouvernement central furent récompensés. En quelques années, plus de 3 millions de personnes vinrent s’installer en Sibérie. Entre 1897 et 1914, la population de Sibérie s’accrut de 73 % et la surface cultivée doubla.

Nous sommes réveillés par l’hôtesse en charge de notre voiture. Un à un, elle vient frapper à la porte de chaque compartiment. Nous approchons d’Irkoutsk, notre destination finale. Dans 45 minutes nous débarquerons sur les quais enneigés de la cité traversée par l’Angara, la seule rivière émissaire du lac Baïkal. Rivière ou fleuve d’ailleurs ? Avec ses 1700 km, elle a plutôt des allures de fleuve. Elle ne se jette pourtant pas dans la mer. L’Angara est bien une rivière, un affluant du Ienisseï dont les eaux se jettent dans l’océan glacial Arctique.

L’Angara nous accueille à Irkoutsk. Les voies du Transsibérien longent ses eaux glacées, sous un magnifique soleil d’hiver, meilleure façon pour nous lancer une invitation à découvrir celle qui est considérée comme la perle de la Sibérie. Nous avons fait un beau voyage à bord du Transsibérien. Nous sommes désormais pressés de visiter Irkoutsk et d’enfin toucher les eaux du mythique lac Baïkal, désormais à seulement 60 km. Une nouvelle découverte nous attend, tout aussi belle.