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L’Arménie dans toutes ses couleurs

Benjamin Quénelle
  • Nous sommes le 30-08-2015
  • Paru le 04-08-2015

  • Rédigé par Benjamin Quénelle
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« L’autocar, meilleur moyen de toucher au plus près la réalité d’un pays ! » Sur les routes d’Arménie, au coeur du tour « le grand Caucase », Jacques s’imagine parti pour un périple bien plus long encore : le Brest-Vladivostok prévu pour l’été 2016. Passionné d’ex URSS, ce retraité franco-suisse n’a pas peur des distances et, tout en s’interrogeant sur les questions pratiques de ce « voyage du siècle » initié par Michel Salaun en 2014, se voit déjà en train de découvrir la Sibérie au-delà du lac Baïkal et jusqu’à Vladivostok. Pour le moment, dans la fournaise caucasienne, les noms défilant à travers les vitres du mini bus le ramènent à la joyeuse réalité estivale des paysages arméniens.

« L’Arménie, c’est le pays où vivent les enfants du soleil ! », s’enthousiasme Hasmik, la guide de ce petit groupe qui, en 15 jours, traverse tout le Caucase en passant aussi par la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Comme tout Arménien, elle ne manque ni de patriotisme ni de sens de l’humour pour son pays. C’est sur ces superbes terres rocailleuses sans accès à la mer, entourées de voisins régulièrement hostiles ou traitres, qu’ont pris forme deux des plus grandes inventions humaines : la foi chrétienne et… l’abricot. Avec son histoire de martyre où toute conversation finit par un clin d’œil admiratif et nostalgique vers la cime enneigée du mont Ararat, « volé par les Turcs » mais toujours visible de l’autre côté de la frontière, l’Arménie semble certes hésiter entre discrétion et emphase. Mais elle s’enorgueillit bel et bien d’être l’une des plus anciennes civilisations au monde et d’avoir été le premier Etat à adopter le christianisme comme religion officielle. C’était en 301, même si la date exacte reste sujette à débats.

A Etchmiadzin, le cœur de l’Eglise apostolique nationale situé à une vingtaine de kilomètres et moins d’une heure de route d’Erevan, comme autour des nombreux et fabuleux monastères couvrant le paysage montagneux d’Arménie, il fait bon suivre les rituels de la petite vie quotidienne. Ecouter les chants des moines, les murmures de leurs discussions. Illuminer un cierge avec les familles venues ainsi rendre hommage à leurs morts. Croiser le regard timide des bébés prêts à être baptisés ou, plus sûrs, des adolescents (re)découvrant leur pays. Répondre au sourire d’une jeune femme penchée sur un balcon et grignotant… un abricot.

Le petit fruit est une autre fierté nationale. Au milieu de la roche, les plantations étonnent souvent, parfois nichées sur un îlot de terre au milieu du vide. Le long de toutes les routes et sur tous les marchés du pays, notamment sur le marché central d’Erevan, l’abricot est ensuite vendu sous diverses formes. Frais, au cœur de l’été. En compote et en confiture, tout le reste de l’année. Entouré de pommes, de poires, de figues, de tomates… et d’autres couleurs, il est aussi au centre des paniers de fruits et légumes séchés qui, sucrés ou confis, s’offrent traditionnellement en cadeaux entre Arméniens. « Le roi des abricots, le plus délicieux et doux au monde… De quoi apaiser toutes nos colères nationales ! », ironise dans un éclat de rire un autre Arménien rencontré au hasard d’une flânerie autour d’un monastère.

Ainsi, avec les camaïeux jaune-orange de ses abricots et rose du tuf de ses monastères, l’Arménie séduit-elle par ses couleurs uniques. Mais il y a aussi les gris de son Mémorial du génocide qui, haut perché à Erevan, plonge dans la stupeur. Avec notamment cette citation d’Hitler en 1939 : « Qui se souvient aujourd’hui de l’extermination des Arméniens ? ». Inscrite à la fin de l’exposition permanente, elle interroge et angoisse le visiteur : le génocide arménien a-t-il inspiré le génocide nazi ? Si le premier avait été condamné plus tôt, aurait-on pu éviter le second ? Il y aussi toutes ces couleurs tristes sur les façades qui, aujourd’hui encore, trahissent la dépression de Gyumri, l’une des principales villes de l’ouest du pays touchées par le tremblement de terre de 1988. La campagne environnante, où on se chauffe encore à la bouse de vache et où on fait le foin à la faux, rappelle pareillement que, loin du centre-ville étincelant d’Erevan, l’Arménie reste un pays pauvre vivant en particulier grâce aux apports de sa fidèle diaspora.

L’Arménie continue pourtant de gâter en multiples festins le visiteur prêt à parcourir ses routes et à… endurer ses kilomètres de nids de poule. Pour les yeux : Sevan, l’un des plus vastes lacs d’altitude au monde. Et pour le palais : les truites pêchées dans ses eaux aux reflets couleurs turquoises par temps ensoleillé. Dans l’arrière-pays, Garni est un autre curieux et séduisant endroit où la beauté des falaises invite au silence mais où, une fois encore, le passé rend les locaux intarissables. Tout droit sorti des livres de légendes grecques, se dresse là un temple païen, seul monument helléniste d’Arménie. Un saut historique. Une surprise architecturale. Un coup de cœur touristique, au bout de la route en bus. Et une visite à terminer sur la terrasse du café voisin. La vue comme le café et l’assiette d’abricots y sont mémorables.

Benjamin Quénelle,
Correspondant des Echos à Moscou