Il était 1h23, le 26 avril 1986. La fusion du cœur du réacteur n°4 de la centrale atomique de Tchernobyl déclenche un incendie et fait exploser la dalle de béton qui le recouvre, libérant ainsi des particules radioactives dans l’atmosphère. L’équivalent de 400 bombes d’Hiroshima. La petite ville ukrainienne, perdue dans la forêt à une centaine de kilomètres de Kiev, vient de lier à jamais son nom à la plus grande catastrophe nucléaire de l’histoire…

Près de trente ans après, le site porte encore les stigmates de cette épouvantable catastrophe et en donne la mesure mieux que tous les récits. Muni d’une autorisation et accompagné d’un guide agréé, on peut le visiter. C’est ce que j’ai eu la chance de faire en compagnie de Michel Salaün, à l’occasion d’un voyage en Ukraine. On ne rentre pas à Tchernobyl comme dans un parc de loisirs. Chaque franchissement des périmètres de protection – il y en a deux – donne lieu à un contrôle sérieux : autorisation, passeport… La présence d’un guide spécialisé est obligatoire et le chauffeur du minibus est, lui aussi, un habitué des lieux. Ces contrôles n’ont pas pour premier objectif le contrôle des touristes. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le site de Tchernobyl attire depuis l’évacuation de la zone, même lorsqu’il était encore éminemment radioactif, des milliers de visiteurs clandestins. Des pillards, des voleurs, des vandales, des braconniers ou même, plus récemment, des campeurs, des jeunes en bordée, amateurs d’émotions fortes oubliant que les gardes peuvent tirer à vue. Des héros sacrifiés Plus on approche, plus l’ambiance se fait oppressante. Ici, c’est un village tellement contaminé qu’on l’a enseveli. Il n’en reste plus que la petite école et un monument aux morts de la Seconde guerre mondiale. Plus loin, un autre monument dédié, celui-là, aux victimes de l’explosion. A son pied s’ouvre un long chemin bordé de dizaines de panneaux de villes et de villages. Les villes et les villages ukrainiens, biélorusses (la frontière est à quelques kilomètres) et russes qui ont été contaminés par le nuage radioactif que poussait un vent de nord-ouest. Plus loin encore, un impressionnant monument en béton gris qui rend hommage aux premiers héros sacrifiés de cette tragédie : les pompiers et les soldats qui se portèrent volontaires pour éteindre, dans les premières heures, l’incendie qui dévorait le réacteur. Un combat inégal, dérisoire qui les condamnait à mort. La visite commence par le site nucléaire proprement dit. Il comptait à l’époque quatre réacteurs, tous aujourd’hui désaffectés et voués à la ruine. Ils dressent leurs monstrueuses carcasses rouillées au long de la route qui mène au tristement fameux réacteur n°4. Celui qui a explosé. On le reconnaît au sarcophage qui l’enveloppe et qui semble avoir été construit de bric et de broc. C’est un peu le cas. Après l’explosion, la première urgence fut de tenter de boucher le trou béant par lequel s’échappaient les particules radioactives. Une entreprise monstrueuse. Les premiers à monter au front furent des pilotes d’hélicoptères. En passant au-dessus de la centrale, à 200 m d’altitude, ils larguèrent des tonnes de béton sur la brèche large d’une dizaine de mètres. Un travail de précision à effectuer le plus rapidement possible : même à 200 m d’altitude, l’air était lourdement radioactif. Ensuite, on envoya des hommes au sol. Mal équipés, ils ne pouvaient opérer que par tranche de deux minutes et beaucoup y ont laissé leur vie. Ils ont ainsi jeté les fondations de ce sarcophage qui semble tout droit sorti d’un film de Ridley Scott.

Une arche gigantesque Il disparaîtra bientôt de notre vue. Le réacteur n°4 est, en effet, le théâtre d’un chantier gigantesque. A quelques mètres de là, on construit une immense arche métallique qui, lorsqu’elle sera terminée – en 2016 - sera glissée sur rail pour venir recouvrir le réacteur et en assuré un meilleur confinement durant les travaux de décontamination et de démantèlement qui dureront des décennies. Cette arche, qui a l’allure d’un hangar à avions, possède des mensurations de géant : 108 mètres de haut, 162 de large, 270 de long pour un poids de 30 000 tonnes. Le chantier, considéré comme le plus grand du monde, a été confié à deux sociétés françaises, Bouygue et Vinci, et emploie plus de 2000 personnes. Les seules à vivre sur un site qui compta jusqu’à 200 000 habitants que l’on évacua à partir du 27 avril 1986 dans des conditions hallucinantes.

Pripryat, la cité radiée C’est en se rendant à Pripryat que l’on peut imaginer que vécurent les populations civiles dans les heures qui suivirent la catastrophe. Pripryat était, jusqu’au 26 avril 1986, une jolie petite ville nichée dans la verdure, construite pour loger le personnel qui travaillait à la centrale, distante de trois kilomètres. Le loger et lui offrir un cadre de vie agréable. Car l’Union soviétique choyait les ingénieurs, techniciens et ouvriers qui oeuvraient au développement de son énergie atomique. Pripryat était donc une sorte de ville-modèle à la mode soviétique. Logements confortables, écoles, collèges, salles de sports, piscine olympique avec plongeoir, théâtre, cinéma, des jardins, un parc d’attraction avec grande roue et auto-tamponneuses, des hôtels, des magasins, un hôpital… Rien ne manquait au bonheur des 40 000 habitants que compta rapidement la cité radieuse. Rien. Pas même le 26 avril 1986. La ville vécut une journée entière dans l’ignorance totale du drame survenue durant la nuit dans « leur » centrale Lénine. Personne n’avait prévenu les habitants de Pripryat. Des films tournés à l’époque montrent des images surréalistes d’enfants se promenant dans les rues en regardant, étonnés, des militaires équipés de masques à gaz les croiser sans un mot ; d’autres participaient ce jour-là à une randonnée qui faisait le tour de la centrale… Ce n’est qu’au bout de trente heures que les autorités décidèrent d’évacuer la ville. Plus de 2200 cars militaires furent mobilisés pour vider la ville en quelques heures. La population, à laquelle on assura qu’elle serait de retour chez elle sous deux ou trois jours, fut invitée à tout abandonner derrière elle. Elle ignorait qu’elle quittait Pripryat pour toujours. La ville modèle raconte encore aujourd’hui ces heures dramatiques. Même si la forêt reprend peu à peu son territoire perdu, Pripryat offre à la vue l’image d’une carcasse vide, silencieuse, inquiétante… Les grands bâtiments sont toujours debout mais ils ont perdu portes et fenêtres et sont livrés aux grafitis. A l’intérieur des édifices publics, on devine la fuite précipitée, l’abandon forcé ; dans les salles de classe, les livres jonchent le sol et sur les tableaux on peut encore lire les derniers cours du maître ; au commissariat, les policiers ont juste pris le temps de sortir les prisonniers de leur cellule ; au parc d’attractions, les auto tamponneuses sont encore en piste… Le spectacle est poignant. Glauque aussi. Car plus que le temps, ce sont les pillards et les vandales qui ont achevé de vider Pripryat et de la saccager. La cité radieuse est aujourd’hui radiée. Comme soufflée par un mauvais vent qui aurait aussi balayé ses habitants, les arrachant à un quotidien tranquille. La centrale Lénine qui lui avait donné vie l’a condamnée à mort et jetée dans l’oubli. Pripryat  est une ville fantôme. Une ville de fantômes. Ceux  du 26 avril 1986 dont on ne connaîtra jamais le nombre.

 
A l’entrée du site, une longue allée est bordée de panneaux portant le nom de toutes les communes de la région qui ont été touchées par le nuage radioactif.
A l’entrée du site, une longue allée est bordée de panneaux portant le nom de toutes les communes de la région qui ont été touchées par le nuage radioactif.
 
Un monument rend hommage aux hommes qui se sont sacrifiés pour tenter d’isoler le réacteur et de limiter la catastrophe.
Un monument rend hommage aux hommes qui se sont sacrifiés pour tenter d’isoler le réacteur et de limiter la catastrophe.
Le réacteur qui a explosé dans son coffrage de béton monté à grand peine au fil du temps.
Le réacteur qui a explosé dans son coffrage de béton monté à grand peine au fil du temps.
A quelques dizaines de mètres du réacteur, on construit un immense hangar de confinement qui sera déplacé sur rail pour couvrir le réacteur. Ce projet gigantesque a été confié à deux sociétés françaises : Vinci et Bouygues.
A quelques dizaines de mètres du réacteur, on construit un immense hangar de confinement qui sera déplacé sur rail pour couvrir le réacteur. Ce projet gigantesque a été confié à deux sociétés françaises : Vinci et Bouygues.
La ville est peu à peu envahie par une végétation luxuriante.
La ville est peu à peu envahie par une végétation luxuriante.
C’était le plus bel hôtel de Pripiat…
C’était le plus bel hôtel de Pripiat…
Le parc d’attractions de Pripiat devait être inauguré quelques jours après la catastrophe.
Le parc d’attractions de Pripiat devait être inauguré quelques jours après la catastrophe.
Les autotamponneuses n’ont pas bougé depuis le 26 avril 1986.
Les autotamponneuses n’ont pas bougé depuis le 26 avril 1986.
La grande salle omnisports…
La grande salle omnisports…
L’entrée du commissariat de police.
L’entrée du commissariat de police.
A Pripiat les seules silhouettes que l’on aperçoit sont des peintures sur les murs…
A Pripiat les seules silhouettes que l’on aperçoit sont des peintures sur les murs…
Une piscine olympique avec plongeoir.
Une piscine olympique avec plongeoir.
 
Dans l’école primaire, les masques à gaz servaient pour des exercices de sécurité bien dérisoires face à la menace nucléaire…
Dans l’école primaire, les masques à gaz servaient pour des exercices de sécurité bien dérisoires face à la menace nucléaire…
 
Le collège a été évacué en quelques minutes. Depuis le désordre témoigne des pillages dont il a été victime.
Le collège a été évacué en quelques minutes. Depuis le désordre témoigne des pillages dont il a été victime.-
 
La cour du commissariat de police
La cour du commissariat de police
A la sortie du périmètre de sécurité – un cercle de 30 km de diamètre autour de la centrale – les véhicules sont passés au détecteur de radiation.
A la sortie du périmètre de sécurité – un cercle de 30 km de diamètre autour de la centrale – les véhicules sont passés au détecteur de radiation.
Les passagers aussi font l’objet d’un contrôle rigoureux. Michel Salaün a obtenu son bon de sortie !

Les passagers aussi font l’objet d’un contrôle rigoureux. Michel Salaün a obtenu son bon de sortie !

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